Romans

Tunisian Yankee 

Tunisian Yankee

 

Hiver 1917. Un camp de l’armée américaine près de Saint-Nazaire
Le givre sur les feuillages des arbres l’a ébloui tôt ce matin. Il réverbérait la lumière qu’avalait la brume glacée par larges goulées. Ils sont nombreux à se presser vers la cantine, avides d’une boisson qui les réchauffera. Il frotte ses doigts rougis, tout en attendant son tour. Quelqu’un pousse derrière lui… Mais cela arrive si souvent. Absorbé dans ses pensées, la tasse calée entre ses paumes, il se dirige vers la table. Sans prêter plus d’attention aux tintements des couverts ou au brouhaha des conversations. Pas plus qu’il ne remarque le piétinement sourd qui le talonne. Une voix stridente crie tout près de lui…
« You, sand-nigger ! »
Ses oreilles bourdonnent. Un voile lui obscurcit la vue.
Les quatre syllabes se réverbèrent. Nègre des sables…. La traduction mentale qu’il fait aussitôt multiplie la déflagration. Nègre des sables… Les balles ricochent aux quatre coins de son crâne. Un miroir se fracasse en milliers de morceaux.
Les deux cantinières écarquillent les pupilles derrière le comptoir. Les gars quittent la queue. Un cercle opaque referme son nœud coulant autour de lui. Ils ont l’œil goguenard. Surtout ne pas rater une seconde de la bagarre qui va éclater.
« Non, arrête Dawood ! Tu sais bien que ca ne sert à rien. »
Vincenzo s’est levé. Ses doigts s’enfoncent dans la chair de son bras. Ils s’agrippent à lui.
« Nom de Dieu ! Lâche-moi !Tu ne peux pas comprendre. »
L’homme à la longue silhouette distinguée se dégage d’un bond. Ses yeux sombres, habituellement empreints de douceur, lancent des éclairs. Il s’élance vers le malabar, planté devant lui, qui trépigne à l’idée d’en venir aux mains.
La tasse de chocolat chaud est là sur la table, en face du café de Vincenzo. La boisson renversée dégouline sur le plancher.
« Approche si tu l’oses, sand-nigger !
Smuts crache les syllabes. Elles sifflent entre ses lèvres. Il toise Dawood. Une lueur inflexible crispe sa face blafarde.
Hors de lui, Dawood se jette sur son agresseur. Le képi de laine vole entre les tables. Briser l’arrogance de sa mâchoire, le mépris qu’il exsude. Pour lui, il n’est donc rien que poussière. Mais il respire et il existe, ne lui en déplaise. Oui, il existe et il pense. Même si partout où il est allé, on lui a envoyé rejet et rebuffades en pleine figure. Et il continuera de redresser la tête quoi qu’il advienne. Il le fera, quel qu’en soit le prix. Il la traversera cette maudite planète, par monts et par vaux, en quête d’un bout de terre où poser les pieds et installer sa place au soleil…
Surpris alors qu’il n’attendait pas de réplique aussi magistrale, l’autre accuse un premier coup en travers du menton. Il se plie en deux, terrassé par un deuxième, asséné dans le creux de l’estomac. Alors, il bondit à son tour et cogne Dawood à toute volée, avec un grognement inhumain.
Vincenzo agite ses bras levés au ciel, court autour d’eux, supplie, mais en vain. L’homme, petit et fluet, doit reculer.
Un liquide épais, au goût salé, s’épanche sur les lèvres de Dawood. Un écran rouge foncé lui brouille le regard. La scène autour de lui se détache. Combien de temps ? Il ne saurait le dire. Des mains se saisissent de lui, l’immobilisent, puis le plaquent au sol. L’injustice lui tourne le sang, en boucle, par grandes saccades brûlantes. Il voudrait articuler, se faire entendre. Tout ça pour un chocolat ! J’aurais dû le laisser passer, lui. Juste parce qu’il est blanc…
C’est exprès qu’il m’a bousculé. C’est exprès qu’il l’a fait, à l’instant où je posais ma tasse. Il m’a poussé du coude. Parce que pour lui… Parce que… Les policiers militaires l’ont menotté. Smuts s’essuie le visage, ajuste la veste de son uniforme et remercie ceux qui s’enquièrent de sa santé.

Les racines du mandarinier

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La cuisine donne sur la mer, au-dessous de la chambre que Marie a quittée par un escalier en colimaçon, dont les marches se sont creusées au fil des années. Il n’y a pas de meubles, juste deux chaises à chaque bout de la table de bois. Elle en parcourt la surface jusqu’à ce que son doigt bute sur une écaille de peinture bleue qu’elle détache distraitement. Il faudrait la poncer puis la repeindre… Elle s’est assise de côté, appuyée contre le mur, pour y boire le café maure qu’elle prépare toujours avec la même zezoua, un de ces rites de personne seule auquel elle ne dérogerait pas… Mais est-elle encore seule, même à l’aube dans le secret de sa cuisine ? Ce doute qu’elle a eu devant son miroir lui revient avec le goût du café qui lui paraît douceâtre. Oui, ce doit être ça… Elle y a mis un peu trop d’eau de fleur d’oranger. Ses yeux se sont tournés vers l’évier, où sont posés les verres à thé qu’elle a rincés hier soir avant d’aller se coucher. Les dernières traces de la présence de Haïl, en fin d’après-midi… Elle n’a pu se résoudre à les ranger, comme si elle perpétuerait ainsi l’heure d’intensité, dont elle n’est jamais sûre qu’elle a véritablement été.
La vie s’éveille dans les maisons voisines. Les voix montent renvoyées par l’écho des vastes pièces carrelées de céramique. On s’interpelle, on se houspille, on s’exclame tandis que le soleil poursuit sa lente ascension. Les bourdonnements et les vocalises des protagonistes de l’été déjà proche sont rythmés par le refrain du marchand de galettes avec sa voiturette chargée de pain chaud… Des théories de chats déambulent, unis dans de furtives connivences, à l’affût des sacs d’ordures éventrés. Ici… La rue, le quartier lui sont devenus si familiers qu’elle se souvient seulement très vaguement de ce qu’était là-bas.
Elle ira au marché dès l’ouverture. Elle y trouvera les plus belles tomates et les meilleures cornes grecques pour le dîner. Elle savourera le temps passé à choisir ses légumes et ses fruits aux étals colorés des marchands. Elle s’éloignera des arcades ombreuses à regret, comme si elle y oubliait quelque chose d’essentiel, l’ingrédient manquant à la perfection du repas qu’elle veut pour Haïl. Les marchands la connaissent et aucun n’oserait la tromper sur les produits qu’elle sait acheter aussi bien qu’une femme qui serait née ici. Elle a appris la langue colorée qui lui garantit les abricots les plus sucrés ou les piments les plus brûlants. Marie est tellement à l’aise dans ce rituel qu’elle l’accomplit sans y penser. Mais ces dernières semaines, il a pris pour elle la solennité d’une cérémonie.
Elle fera des cornes grecques en sauce, parce qu’elle sait qu’il les aime… Il s’est installé en face d’elle. Vendredi, le jour où il quitte la bibliothèque en fin de matinée. Presque une journée entière pour être ensemble… Seule sa tête brune, penchée vers l’assiette, est éclairée. Elle regarde ses longues mains refermées sur les couverts. Ainsi après tant d’années, c’est Haïl qui est venu occuper la place vide… Incrédule, elle se voit arrachée à son isolement. Tout faire pour être à la hauteur d’une présence dont elle a désespéré, même s’il y a eu substitution, si lui qui est venu n’est pas celui qu’elle attend. Il a à peine replacé les couverts dans son assiette qu’elle s’apprête à le resservir. Il sourit, puis pose les doigts sur son poignet. C’était il y a une dizaine de jours, le soir où il a glissé un œillet dans ses cheveux, avant de lui raconter ses premières années d’école, au bout d’un chemin parfumé par le thym. En l’écoutant, elle porte la main à son oreille, certaine que la fleur pourpre va tomber.
Elle préparera le même repas, attentive au grésillement des oignons dans l’huile d’olive, tout en humant la coriandre… Elle est certaine que c’est la condition nécessaire pour qu’il revienne ici s’asseoir en face d’elle et lui offre un bouquet de jasmin, avant de lui confier un autre fragment de sa vie. Il lui parlera peut-être du vieux tailleur qui connaissait Les Mille et Une Nuits par cœur et buvait son thé avec des noisettes. Lorsqu’il se taira pour tracer quelques cercles de son index appuyé sur la nappe, elle verra le filet blanc d’une fine cicatrice qui traverse en largeur la racine des premières phalanges. Elle l’écoutera puiser parmi ses souvenirs puis reprendre son histoire… En essuyant l’eau fraîche sur son front et sur ses joues dans la salle de bain carrelée, une odeur de santal imprégnée dans la serviette envahit ses narines. Elle s’est arrêtée au niveau de ses épaules. Que sait-elle vraiment, sinon que Haïl est lui aussi un exilé ? Elle devine parfois la violence à laquelle il a été confronté dans la pression de ses bras noués autour d’elle, le battement de son cœur qui s’affole. Elle aperçoit au fond de son regard l’ombre de la guerre, la peur de l’enfant qu’il n’a pas tout à fait cessé d’être.
Elle s’attarde devant la commode de bois sombre, dans sa chambre. Sur le marbre anthracite, une photo en noir et blanc, dans un cadre argenté… Un petit garçon sourit vers l’objectif. Il a un peu plus de quatre ans. Les boucles de sa chevelure se fondent dans un arrière-plan de feuillages blanchis par la lumière. Une photo prise dans la spontanéité de l’instant, il y a très longtemps. Seule la bouche et le menton sont nettement dessinés et expriment une joie enfantine qui luit dans ses traits. Empreinte de gravité, Marie en effleure le cadre. Caresse légère et tendre… Un bref salut à l’absent… Elle ne lui a jamais parlé de l’enfant. Elle s’éloigne avec un soupir qu’elle n’entend plus. La journée est fraîche et lumineuse, lorsqu’elle referme le portail de la maison.