Poèmes et proses poétiques

Passeurs de rives (Editions La Tête à l’Envers, 2015), poèmes

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Toucher la terre

Des feuilles de manguier murmurent
à travers le temps et les lieux

les années je ne les compte pas
des mots chuchotent
dans la rue déserte
télugu français et anglais

loin et pourtant si proches
je pourrais les toucher

les lumières de Chennai
vacillent un soir de novembre
histoire d’enfance entendue il y a longtemps
incarnée quand l’avion atterrit

feuillages vert foncé voûte des branches
au-dessus de la chaussée

comme les photos sépia
dans le vieil album de cuir gaufré
qu’aima tant ma mère
dans un autre pays au-delà des océans

les choses cessent-elles d’être
ou bien restent-elles
noms familiers
dans l’attente d’une visite

bruits légers bribes de parfums
couleurs qui passent dans l’air de la nuit

floues sur les photos sépia

et pourtant aussi reconnaissables
que l’écho de voix perdues

Touching land

Mango leaves gently rustle
across time and places
years I cannot count

as distant words whisper
down the empty street
Telugu French and English
far away and yet so close
I could almost touch them

the lights of Chennai
flicker one November evening
a long heard childhood tale
come true as the plane lands
deep green foliage arching branches
across the pavement
so like the sepia photos
in the old embossed album
my mother treasured
in another country across the oceans

do things ever cease being
or do they stay on
famiiar names
waiting to be revisited
faint sounds and fragrances wafted

colours fleeting in the night air
never quite imprinted

on the sepia photos
and yet as unmistakable
as the sound of lost voices

Tunisie, carnets d’incertitude (Editions Elyzad, 2013) Journal poétique de la révolution tunisienne

carnets-incertitude

Juin 1976

Les maisons de Carthage basculent. Englouties dans la brume neigeuse du hublot. Fauchées sous mes pieds. Silhouettes aimées, debout sur le quai lorsque le train s’ébranle. Ne rien perdre d’images en déroute. Serrer au fond de soi ce qui est déjà en train de se faire mémoire. Les terrasses, ce blanc marbré de sable. Celui d’ici, devenu là-bas. Les anciens ports puniques, Sidi Bou Saïd, La Marsa. Une terre à laquelle je suis arrachée sans retour. Me reste l’immensité de la mer, au-delà de la côte qui s’en va. Ainsi commence le temps de l’absence et des lettres. Envoyées par les êtres chers, elles exacerbent le manque. La vie continuée sur l’autre rive, sans qu’on y soit. Pour seul bagage, des mots tracés sur le papier.

Des années sans revenir…

Vendredi 14 Janvier 2011

Pâleur du jour à la fenêtre. Ai-je pris le temps de m’y arrêter alors que je vais de l’écran de la télévision à celui de l’ordinateur ? À l’affût des bribes de ce qui se passe sur l’avenue Bourguiba. Fragments d’informations, bouts d’images envoyées par des téléphones portables. Le cœur au bord du vide.

La poitrine saturée d’angoisse.

Des heures durant une foule qui redresse la tête.

9 mars au soir

Périmètre du tapis de laine brune où s’amenuise le monde.

Profondeur du lit retrouvé. Reconnaissable entre tous. L’épaisseur du matelas pour parer le choc du temps.

Certitude d’un sol, traversé d’années, de visages et de mots. Le chant de la pluie ne s’y est jamais tout à fait tu.

Sombrer. Rejoindre ce qui n’a pas été.

Ou plutôt a été, mais sans nous.

A été avec eux, restés sans nous.

La nudité des pierres (Al Manar, 2013), poèmes

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Tu scrutes à tes pieds
le legs d’une nuit inconnue

des bris d’étoiles en guise d’épitaphe

quelles clameurs oubliées
pas furtifs d’amants désunis
sentes d’enfants devenus rois
confient à tes doigts
les ultimes mots de leur chant

le vent a longtemps chassé
leurs éclats de pierre
coutumier des grands fonds
en vain il a secoué
les coques vides de leurs navires égarés

tu caresses sous ta paume
l’empreinte silencieuse

des bribes d’étoiles en guise de récit

et tu vacilles
héritier aveugle
de lignées naufragées
point lumineux
à l’infini de l’obscur